École Républicaine : Dysfonctionnements et Financement de l’éducation en Mauritanie

Jeunes élèves mauritaniens tenant des planches coraniques (louhas) d'une mahadra

La Mauritanie consacre à l’éducation entre 2,6 % et 3 % de son PIB si l’on retient le périmètre des ministères sectoriels — en dessous de la moyenne subsaharienne (3,1 %) et de la cible internationale de 4 à 6 %. Les séries officielles affichent pourtant jusqu’à 7,6 % pour 2024. Cet écart tient à un changement de nomenclature budgétaire, non à un effort nouveau : en Mauritanie, le financement de l’éducation est d’abord un problème de mesure avant d’être un problème de niveau.

La macro-structure du système

Le système scolaire mauritanien est dimensionné par une pression démographique forte : sur 4,17 millions d’habitants en 2020, 41 % ont moins de 15 ans, et la population scolarisable de 3 à 18 ans est passée de 1,48 à 1,74 million entre 2013 et 2020, soit une hausse de 17,5 % en sept ans.

La loi n° 2022-023 d’orientation du système éducatif en fixe l’architecture actuelle. Elle organise un préscolaire de trois ans (3-5 ans), un enseignement fondamental, puis un post-primaire réparti entre collège et lycée, dont la restructuration est engagée depuis 2024. L’enseignement est obligatoire de six à quinze ans. Le régime linguistique est le point le plus discuté de la réforme : l’arabe est enseigné à tous les niveaux, les disciplines scientifiques sont abordées au primaire dans la langue maternelle de l’élève, le français est introduit dès la deuxième année du fondamental, et les langues nationales — poular, soninké, wolof — sont progressivement instituées comme langues d’enseignement. C’est le dispositif dit de l’« école républicaine », qui vise une école publique unifiée offrant les mêmes chances à tous.

La caractéristique déterminante pour le financement est ailleurs : le secteur n’a pas de titulaire budgétaire unique. Il est réparti entre quatre départements — éducation nationale, enseignement supérieur, formation professionnelle, et affaires sociales pour le préscolaire — auxquels s’ajoutent l’enseignement originel (mahadras) et l’alphabétisation. Cette dispersion explique une large part des difficultés de mesure examinées ci-dessous, et elle rend le pilotage budgétaire du secteur structurellement faible. Elle expose le secteur (ou les secteurs) à un risque avéré de gonflement de dépenses qui ne sont pas forcément pertinentes pour le développement de l’éducation.

Combien la Mauritanie dépense-t-elle ?

Aucune réponse unique ne peut être donnée, et c’est le premier constat de cette note : quatre institutions publient, pour les mêmes années, des chiffres qui varient d’un facteur deux à cinq.

Source Périmètre retenu Année Part du PIB
Banque mondiale Dépenses publiques d’éducation 2022 1,4 %
Banque mondiale Même indicateur, après reclassement 2024 7,6 %
UNICEF Fonction « éducation » 2024 5,2 %
UNICEF Quatre ministères sectoriels 2024 3,0 %
UNESCO Dépense totale, ménages inclus 2021 3,4 %
Cible d’Incheon (ODD 4) Dépenses publiques — 4 à 6 %
Sources : Banque mondiale, UNICEF, UNESCO, Cadre d’action Éducation 2030 (Incheon).

L’écart ne traduit pas une erreur de calcul mais un désaccord sur le périmètre, aggravé par la dispersion ministérielle décrite plus haut. La série de la Banque mondiale passe de 1,4 % du PIB en 2022 à 4,7 % en 2023 puis 7,6 % en 2024 ; rapportée aux dépenses publiques totales, elle passe de 4,8 % à 18,9 % puis 31,9 %. Un taux de 31,9 % ferait de la Mauritanie le premier pays d’Afrique pour l’effort éducatif, devant le Maroc (23,3 %) — ce qu’aucune observation de terrain ne corrobore. Cette discontinuité coïncide avec l’adoption d’une nomenclature budgétaire par fonction, qui consolide les quatre ministères, les transferts et les bourses. Le Partenariat mondial pour l’éducation retenait pour sa part 13,68 % en 2020 et 14,32 % en 2021 : une quatrième série encore.

Éducation en % des dépenses publiques, 2019-2024 : Mauritanie, Sénégal, Mali, Afrique subsaharienne
Figure — Dépenses publiques d’éducation en % des dépenses publiques (Banque mondiale, SE.XPD.TOTL.GB.ZS · 2019-2024).

L’estimation défendable, à périmètre constant et recoupée avec la note budgétaire de l’UNICEF, se situe entre 2,6 % et 3 % du PIB, et entre 9 % et 14 % des dépenses publiques selon que l’on inclut ou non les transferts.

Le classement africain. Sur les séries homogènes antérieures à 2023, la Mauritanie figure en bas du classement continental : 1,28 % du PIB en 2022, avant-dernier rang africain devant la seule Somalie (0,27 %), très loin de la Namibie (9,36 %), du Botswana (8,06 %) ou du Maroc (5,77 %). Même en retenant l’estimation haute de 3 %, le pays reste sous la moyenne subsaharienne (3,1 % en 2022) et sous le plancher de 4 % de la cible d’Incheon, qu’il s’était engagé à atteindre en 2025.

La nature de l’apport : à quoi sert l’argent

La question du niveau masque celle, plus décisive, de la composition. Quatre traits caractérisent l’apport du financement en Mauritanie.

Le budget de l’éducation est une masse salariale. En 2024, les salaires absorbent 90,7 % du budget du ministère de l’Éducation nationale, les intrants pédagogiques et le fonctionnement 9,3 %, et l’investissement 2,3 %. Une augmentation de l’enveloppe, à structure inchangée, finance donc des postes et non des conditions d’apprentissage — ce qui explique qu’une hausse budgétaire annuelle moyenne de 29,8 % entre 2018 et 2022, très supérieure à la croissance du budget de l’État (3,8 %), n’ait pas produit d’amélioration mesurable des résultats.

Dans une recherche commanditée par le Rapport mondial de suivi sur l’éducation de l’UNESCO (GEM Report, Paris), nous avions constaté que sur les 12 classes visitées, aucun élève ne disposait de manuel de mathématiques et aucun enseignant ne disposait de guide pédagogique (El Ghassem et al., 2024).

Les ménages financent environ la moitié de la dépense totale d’éducation. C’est le résultat le plus important de l’analyse sectorielle de l’UNESCO, et il reconfigure toute la question : dans un pays où la scolarité est obligatoire de six à quinze ans, le second financeur du système n’est ni l’État ni les bailleurs, mais la famille. Toute comparaison internationale fondée sur la seule dépense publique sous-estime donc l’effort réel du pays, et surestime le caractère gratuit de son école.

L’aide extérieure est marginale. Le financement extérieur représente environ 18 millions de dollars par an, soit de l’ordre de 5 % d’un budget sectoriel moyen de 12,3 milliards MRU (environ 360 millions de dollars) sur 2018-2022 ; le Partenariat mondial pour l’éducation y ajoute un financement à effet multiplicateur de 12 millions de dollars, dont l’alignement sur les systèmes nationaux est évalué à 3 éléments sur 10. Contrairement à la recherche scientifique, l’éducation mauritanienne n’est donc pas un secteur sous dépendance de l’aide : le levier déterminant est intérieur, ce qui est une bonne nouvelle politique et une contrainte budgétaire sèche.

L’allocation est inverse aux rendements. Le fondamental, le secondaire et la formation professionnelle reçoivent 77 à 79,5 % de la dépense, l’enseignement supérieur 15,4 à 15,9 % pour des effectifs sans commune mesure, l’enseignement originel et l’alphabétisation 4,5 %, et le préscolaire 0,3 % — alors que la fréquentation du préscolaire est l’un des rares facteurs dont l’analyse sectorielle établit l’effet significatif sur les acquis ultérieurs. S’y ajoutent deux frottements : un taux d’exécution budgétaire de 71,9 % en moyenne sur 2019-2021 (93 % en 2022), et une allocation régionale par élève allant de 14 MRU dans l’Inchiri à 784 MRU à Nouadhibou en 2024, pour une moyenne nationale de 177 MRU — un écart de 1 à 56 entre wilayas.

Les dysfonctionnements majeurs

Une pyramide qui se vide. Le taux brut de scolarisation atteint 98 % au fondamental, mais tombe sous 50 % au collège et à 30 % au lycée. L’achèvement suit la même pente : 89,8 % au primaire, 44,2 % au premier cycle du secondaire, 41,3 % au second. Environ 340 000 enfants de 6 à 15 ans sont hors de l’école, dont 210 000 âgés de 6 à 11 ans. La couverture préscolaire plafonne à 9 %, pour un objectif fixé à 16 %. Le système réussit donc à faire entrer les enfants, et échoue à les garder.

Des apprentissages qui ne s’installent pas. En quatrième année du fondamental, 56 % des élèves seulement lisent une phrase simple en arabe, et les résultats sont plus faibles encore en français et en mathématiques. Le signal le plus net vient des examens : le taux de réussite au baccalauréat est passé de 28 % en 2024-2025 à 13,56 % en 2025-2026, soit 8 188 admis sur 60 376 candidats. La réforme de 2022 a unifié et rempli l’école publique sans en relever la qualité pédagogique, dans des classes surchargées, avec des programmes accélérés et un déficit de 67 595 tables-bancs au seul primaire.

Un corps enseignant peu qualifié et inégalement présent. La proportion d’enseignants qualifiés est de 26 % au préscolaire, 25 % au primaire et 19 % au premier cycle du secondaire. Lors de visites inopinées, près d’un quart des enseignants était absent. Le recrutement annoncé de 3 852 agents augmentera l’effectif sans traiter, à lui seul, la question de la qualification ni celle de la présence effective en classe.

Des inégalités territoriales et des publics hors champ. Les wilayas du Guidimakha, du Gorgol, de l’Assaba et des deux Hodh cumulent les désavantages, dans un contexte de risques climatiques récurrents. Le pays accueille par ailleurs environ 300 000 réfugiés, dont plus de la moitié sont des enfants, sans stratégie concertée de réponse éducative aux urgences. Les causes de sortie du système restent genrées : l’entrée dans la procréation met fin au parcours des filles, l’entrée précoce dans le travail à celui des garçons.

Ce qu’il faut retenir

Le diagnostic bute d’abord sur la mesure. Tant que le périmètre de la dépense d’éducation n’est pas stabilisé et publié, aucun engagement chiffré — à commencer par la cible de 4 à 6 % du PIB — n’est vérifiable, ni par le gouvernement ni par ses partenaires. Une nomenclature unique, documentée et rétrospective est le préalable à toute négociation budgétaire sérieuse, et elle coûte peu.

La marge est dans la composition plus que dans le volume. Avec 90,7 % de la dépense en salaires, 2,3 % en investissement, 0,3 % au préscolaire et un taux d’exécution moyen de 71,9 %, le système perd davantage à l’intérieur de son enveloppe qu’il ne gagnerait à l’augmenter de un ou deux points de PIB. Le redoublement de l’effort financier sans redéploiement reproduirait le résultat observé entre 2018 et 2022 : un budget en forte hausse, des acquis inchangés.

Le financement est domestique. Les ménages en assurent environ la moitié et l’aide extérieure environ 5 %. Aucun partenaire ne peut donc se substituer à l’arbitrage intérieur — ce qui signifie aussi que cet arbitrage est gagnable à l’échelle nationale, sans attendre une reconfiguration de la coopération internationale.

Sources

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